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L'ennemi mortel de tout système

par Michel Déon, de l'Accadémie française

Je ne crois pas du tout à une influence « dominante » de Nietzsche sur la pensée de notre temps. Une fausse (mais pas tout à fait innocente) interprétation de son éthique a pu faire croire qu'il avait inspiré les doctrines et les actes du III° Reich. Dans la confusion des idées d'aujourd'hui, cette trahison de sa philosophie lui a valu une injuste méfiance, alors que Nietzsche est l'ennemi mortel de tout système qui enferme l'homme pour le tenir à sa merci. Et peu importe qu'il s'agisse du communisme, du nazisme ou de la démocratie, certes plus feutrée mais tout aussi déterminée dans son réductionnisme.
L'aventure proposée par Nietzsche rend à l'homme l'honneur d'affronter la vie et la mort en fier combattant de l'absolu. Cette morale l'isolait déjà de ses contemporains. Alors que dire de notre temps où son exaltation, sa joie lyrique d'aspirer aux cimes briseraient à seraient un mou consentement si on l'écoutait ?
Toute démagogie philososphique lui fait horreur et, avant de le suivre, le disciple doit s'entendre rappeler ses tares et les' infortunes de sa condition. Le salut de l'homme est non dans la volonté d'écraser les autres, mais, au contraire, de se détacher du troupeau pour rejoindre Zarathoustra. En somme, Nietzsche décrète la mort de Dieu pour se substituer à lui. C'est là une ambition intéressante, mais elle peut faire perdre la raison. La pensée dite « moderniste »se méfie de Nietzsche qui en appelle à un individu supérieur et mythique, détaché des choses d'ici bas. On ne saurait rêver rien de plus contraire au modèle de l'individu désacralisé de l'an 2000.


Le penseur de l'individualisme

PAR MICHEL SERRES

J'attribue l'influence dominante de Nietzsche à deux choses. Il existe tout d'abord deux Nietzsche un « Nietzsche de droite » et un « Nietzsche de gauche ». A l'occasion de la Seconde Guerre mondiale, l'auteur d'Ainsi parlait Zarathoustra est devenu malgré lui l'inspirateur des nazis. Hitler s'est servi de ses écrits pour justifier l'extermination de millions de juifs. Quant au Nietzsche de gauche, il a été beaucoup étudié par les penseurs, philosophes français, comme étant le philosophe de la démystification. En essayant de masquer l'image d'un philosophe nazi, des intellectuels tels Michel Foucault, Gilles Deleuze ou Georges Bataille ont œuvré afin de faire ressortir son image de penseur de l'individualisme occidental. Aux Etats-Unis, il existe d'ailleurs une sorte de « french Nietzsche ». Il est curieux que ce philosophe allemand ait dû passer par le canal français pour intéresser les universitaires américains. En analysant ce phénomène de plus près, on remarque tout de même que Friedrich Nietzsche possède une très belle plume. Il emploie rarement un vocabulaire technique et tient plutôt du moraliste ou du poète, ce qui n'a pas manqué de séduire les philosophes hexagonaux. Sur ce point, il s'apparente clairement au modèle français. Un certain nombre d'affinités le rattachent à des Diderot, des Michelet ou des Voltaire. D'autant qu'il a rapidement quitté le giron de l'université allemande, ce qui est également une grande tradition chez les philosophes français.
Toutefois, il semble que l'influence de ce philosophe soit un peu derrière nous. La plénitude nietzschéenne remonte selon moi aux années 60. Aujourd'hui, j'ai l'impression que l'on ne fait de batailles philosophiques que sur des commentaires, même si nous fêtons cette année le centenaire de sa mort. Alors que le monde est en train de changer comme jamais il n'a changé auparavant, n'est-il pas un peu mortuaire de lui accorder autant d'importance ? Cela aurait fait frissonner Nietzsche !

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