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Elisabeth Förster-Nietzsche

Le Psychologue et le masque

« Dans tout ce qu'un homme laisse entrevoir de lui-même, nous sommes fondés à nous demander : que cherche-t-il à cacher ? Que veut-il dérober à nos regards ? Quel préjugé espère-t-il éveiller en nous ? Et puis encore : quelles erreurs commet-il en se déguisant de la sorte et jusqu'où va le raffinement de ce déguisement ? » (F. Nietzsche)

« Conquérant caché sous un manteau de lumière », ce « psychologue hors pair » était aussi un écrivain hors pair, anticonformiste à souhait. Lisez un de ses ouvrages et savourez son style, varié et vivant. En premier, son essai de philosophie de la culture qu'est La naissance de la Tragédie, où il fait le parallèle entre la civilisation grecque et la nôtre, en terme psychologique. Contrairement à certaines idées reçues, Nietzsche est un des précurseurs dans la découverte de l'Inconscient. « Avant moi, la psychologie n'existait pas », affirme-t-il dans Ecce Homo. Les analyses de Nietzsche sur la primauté des instincts, des affects et des désirs sur la détermination, c'est à dire que nous nous décidons en choisissant parmi nos volontés, très rarement par volonté. Le refoulement, le complexe de culpabilité ou « mauvaise conscience", l'instinct de vie et l'instinct de mort sont dans La Généalogie de la Morale, et dans Par delà le bien et le mal, idées que Lou Andreas Salomé rapporta à Sigmund Freud. En 1920, Freud a repris l'idée que l'agressivité relève d'un instinct primaire inextricable. S. Freud a considéré Nietzsche comme un précurseur intuitif de la psychanalyse. Nietzsche a développé la thèse de la volonté de pouvoir, mais défend la volonté de vie, la volonté de connaissance, la volonté de vérité en parlant de sa probité... L'une d'elles s'impose, mais ce n'est pas la volonté (du moi) qui décide.

« Ou bien l'on cache ses opinions, ou bien on se cache derrière elles.» écrit Nietzsche. Premier psychologue du prêtre (La généalogie de la morale), il est, par conséquent, un philosophe maudit. Il est vrai que, derrière son masque de philosophe-poète d'allure propre et réservée, il passe pour le véritable Antéchrist des derniers temps du christianisme. Un dangereux séducteur pour libérer les esprits du complexe de culpabilité. « S'il compte encore, c'est par sa destinée fatale et, pour beaucoup, aujourd'hui encore, par le danger qu'il représente », note Karl Jasper.
Disciple de Dionysos, Nietzsche ne s'identifie-t-il pas au Diable, au Tentateur, à l'antique Serpent ? Cet immoraliste est-il du côté des méchants ? Ce pourfendeur des idées-reçues avait-il atteint une telle liberté de pensée que, sans nul doute, la folie s'est-elle emparée de lui ? Est-ce parce qu'il était malade que Nietzsche avala toutes les couleuvres de la vie avec les instincts les plus dangereux, comme en témoigne son apologie de la cruauté et de la tentation de domination, d'agression, d'appropriation et de violation du faible ? On peut lui reprocher son manque de pitié ; ne pas apprécier son cynisme. Et choisir de ne pas le suivre, car opposé à la morale convenue, il proposa de dépasser la morale, jusqu'à l'amoralisme, non point l'immoralisme. Ainsi, il n'avait pas honte de s'en prendre au socialisme alors qu'il bénéficia d'une pension à caractère sociale !

Ses livres ne sont-ils pas dangereux ? Ont-ils inspiré les Nazis ? Ne fut-il pas trahi par sa sœur ? Élisabeth aida sa mère à le soigner mais donna de pieuses interprétations de la maladie. C'est elle qui s'occupa de publier œuvre posthume de son frère. Mais elle épousa un Nazi et essaya de mettre œuvre de Nietzsche au service du national-socialisme. « Suprême trahison, et dernier trait de la fatalité: cette parente abusive qui figure dans le cortège de chaque penseur maudit.» (Gilles Deleuze, Nietzsche aux P.U.F.).

H. Mann a écrit : « Voilà un libre penseur qu'on ne possède jamais et qui, de la manière la plus pressante, vous exhorte à penser, à questionner. » Le psychologue prend la parole

La pensée de Nietzsche est parfois ambiguë et inquiétante. Poutant, si j'ai réussi en quelques pages à vous donner un aperçu de la pensée de Nietzsche, ne m'en voulez pas d'avoir ajouté un prolongement qui se veut plus actuel et écologique. Mais en ce qui concerne la paix sur Terre, il est clair que Nietzsche avait un point de vue antimilitariste : « Qu'importe la patrie ! » s'exclamait-il, « Vous devez aimer la paix comme un moyen pour d'autres guerres »; et, à mon sens, il nous conviait à d'autres combats, pacifiques ceux-là. Éric Blondel a fait une bonne critique sur ce chercheur de connaissance ( Le cinquième évangile ). Lisez ce que l'un de mes correspondants m'a envoyé: L’intellect – source de connaissance ou d’ignorance de soi ?

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destinée fatale: Nietzsche et le Nazisme d'Arno Münster, Ed. Kimé (1995). Voir cette page web.

 
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