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NIETZSZCHE était-il Français ?

Le 25 août 1900, un philologue allemand s'éteint dans l'anonymat le plus parfait. Son nom ? Friedrich Nietzsche. Utilisée à tort et à travers, son œuvre a alimenté un siècle de polémique. Loin d'être le prophète du pangermanisme que l'on s'est complu à décrire, Nietzsche n'était-il pas plutôt un de nos plus grands écrivains de tradition française ?
«Mille neuf cent est l'année terrible, Nietzsche meurt. le premier de la classe disparu, ne restent que les cancres. »
Ce propos de Jean Cocteau, qui oserait le tenir aujourd'hui ? L'affaire est entendue : la philosophie n'a plus de sens; Dieu revient, paraît-il; les idéologies sont derrière nous; l'époque s'exalte au mieux dans sa course au divertissement. Deux guerres mondiales et des millions de morts n'ont-ils pas eu raison de l'orgueil qu'un homme peut avoir à penser ? A réfléchir. dans la solitude, au sens qu'il im­porte d'essayer de donner à soi­même et au monde ?
NIETZSCHEFaites silence. Passez outre. Ouvrez Nietzsche : le Crépuscule des idoles, par exemple, ou n'importe lequel de ses livres écrits à la hâte dans le seul but d'annoncer une bonne nouvelle dont on commence seulement à comprendre la portée, au terme d'un siècle où les cancres ont certes tous triomphé. Qu'y voit-on ? Un mouvement insurrectionnel qui ne vise à rien moins qu'à rétablir l'homme dans sa vraie patrie : cette âme et ce corps illimités qu'il a eu la folie de déserter au profit d'un monde effroyablement rétréci, où il risque à présent de finir emmuré. On vous avait pourtant mis en garde. Nietzsche ? Un ancêtre du fascisme, annexé par les nazis, antisémite en diable, pangermaniste dans l'âme. Un pervers ? Un malade !
Et dès les premières pages, vous sentez qu'on vous avait menti :
Nietzsche est plus actuel que jamais. Intempestif, eût-il écrit. A mille lieues de sa caricature. Celui qui signait Dionysos contre le crucifié est tout simplement l'un des plus grands écrivains français. Serons­nous les derniers à l'admettre, malgré le culte que lui ont rendu Gide et Suarès, Char et Bataille, ou, plus près de nous, Philippe Sollers, Jacques Derrida et Alexis Philonenko ?
Issu d'une vieine famille polonaise. Nietzsche laisse un œuvre où l'on peut voir en vérité la plus sévère dénonciation de la culture al­lemande de son temps. « Qu'on lise les livres allemands, on y a complètement oublié qu'il faut apprendre à penser, comme on apprend à danser. » Dès l'époque où il est étudiant à Bonn et à Leipzig (1864­1869), ce fils de pasteur n'hésite pas à dénoncer ce qu'il appelle la « culture des philistins », rejetant, entre autres, la philologie germanique léguée par les frères Grimm et la bureaucratie guerrière dont l'Etat prussien promet la suprématie.
Il admire plus que tout les moralistes et les auteurs du XVIII' siècle français : il travaille à réformer son style sur l'exemple de celui de La Rochefoucauld, Pascal, Chamfort et Laclos. C'est d'eux, et d'eux seuls, qu'il prend ce tour si français de la maxime et de l'aphorisme, voire du conte et de l'apologue, faisant, de la sorte, exploser la tradition allemande du système, illustrée par Kant, Fichte et Hegel. Il s'explique dans Par-delà le bien et le mal : «Aujourd'hui encore, la France est le siège de la civilisation européenne la plus spirituelle et la plus raffinée, et la grande école du goût. » Ce qu'il reproche à ses compatriotes d'alors ? « Tantôt la bêtise antifrançaise, tantôt la bêtise antisémite, antipolonaise, ou romantico-chrétienne ou wagnérienne, ou teutonique ou prussienne. » Avec en contrepoint son amour pour ses frères d'élection, Stendhal. « sec, clair, sans illusions », et Voltaire, auquel il dédie Humain, trop humain.

"Profond par superficialité"

Vite écœuré par « l'art allemand! (...) la bière allemande ! », il renonce à l'âge de 25 ans à la nationalité prussienne et sera déclaré apatride jusqu'à son décès. Il décide de passer le reste de sa vie hors de ses frontières natales, où il ne reviendra, contraint et forcé, que pour se faire soigner par sa sœur. Il vit d'abord en Suisse, où il enseigne la philologie à Bâle de 1869 à 1878, puis en France et en Italie, de 1879 à 1889. Son départ pour Nice correspond à un double besoin : celui de recevoir la lumière méditerranéenne, comme celui de répudier la forêt et les brumes germaniques.
Souffrant, sans amis ni ressources, il cherche à calmer ses maux de tête par des promenades quotidiennes dans l'arrière-pays. Et lui qui rêve de la Grèce dont il n'atteindra jamais les rivages, il trouve dans la France comme un reflet de l'esprit attique, soit ce vœu, mais aussi ce serment, d'un art de vivre, au sens propre de l'expression, où l'on peut s'autoriser d'être « profond par superficialité ».
Pianiste virtuose et compositeur à ses heures, mais d'une inspiration convenue, Nietzsche pousse enfin son amour de la France jusqu'à oser opposer Wagner à Bizet, « le dernier génie qui ait su découvrir une beauté et une séduction nouvelles ». Le fond de l'histoire est sans doute la passion inavouée de Nietzsche pour la femme de Wagner, Cosima. comme sa jalousie devant les ressources d'un génie musical dont l'accès lui fut toujours refusé. Il n'empêche ! Il reproche à Wagner son moralisme. son sens du drame, son absence de gaieté (Heiterkeit) et d'avoir donné dans Parsifal un héros qu'il traite sans ambages de « pur abruti ».
La philosophie de Nietzsche ? Plus que dans des réponses qui dispenseraient de voir le mouvement profondément contradictoire qui la traverse, on peut sans doute la ramener à une question qui n'a cessé de le hanter : « L'homme peut-il s'ennoblir ? » Question que posaient déjà au XII' siècle Bemard de Clairvaux, puis Maître Eckhart et les mystiques rhénans à sa suite. S'ennoblir, oui, mais comment ? Au choix, et tout ensemble, par l'art. la danse, la musique, la création de l'homme par lui-même. de tout ce qui le replace à la hauteur de sa vraie destinée. Les extrémistes ont sans doute utilisé Nietzsche à tort et à tra­vers. Il eût été préférable qu'ils le li­sent. Un siècle après sa mort, il n'est pas trop tôt pour commencer.

Paru dans Le Figaro magazine en août 2000, article de Stéphane Barsacq

Pour aller plus loin...

  • Alexis Philonenko, Nietzsche, le rire et le tragique, Le Livre de poche, 1995.

  • Martin Heidegger, Nietzsche. Gallimard, 1971.

  • Paul Valadier, Nietzsche et la critique du christianisme. Les Editions du Cerf. 1974.

  • Matthieu Kessler, Nietzsche ou le dépassement esthétique de la métaphysique. PUF. 1999.

  • Didier Raymond, Nietzsche ou la grande santé, L'Harmattan, 1999.

  • Jean-Pierre Faye, le vrai Nietzsche : guerre à la guerre, Hermann, 1998.

  • Philippe Sollers, La Guerre du goût, Folio, 1996.

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