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Nietzsche, sa syphilis et sa mélancolie

Ce que Nietzsche s'efforçait de garder malgré ses malaises, c'était la santé de son esprit. Il souffrait dans son corps mais cela ne lui empêchait pas de penser et d'avoir l'esprit libre ; il se préoccupait surtout de son état d'esprit... et quand il écrit Le Gai Savoir, il se sent guéri.

I. Gènes, génie et infirmités

Cela n'est pas évident mais quand l'on se demande d'où vient le génie, on pense que certaines infirmités confèrent une sensibilité plus aigüe et que, si le philosophe Epictète était né avec une infirmité, c'était peut-être la raison de son génie. Nietzsche prétendit que la souffrance est utile au génie.
Voilà de longs mois que la recherche psychiatrique creuse la vieille idée d'un rapport entre les maladies mentales et le génie. L'idée est vieille, dit-on, parce qu'on en retrouve l'écho chez Aristote : «Pourquoi les hommes éminents en philosophie, en poésie ou dans les arts sont-ils mélancoliques ?» demandait notre philosophe au IVe siècle avant notre ère, déjà. Si l'on se penche sur le passé, le nombre de grands neurasthéniques, mélancoliques, maniaco-dépressifs et autres est évidemment impressionnant : de Schumann à Nietzsche, de Shelley à Van Gogh en passant par Gérad de Nerval, la liste est longue. Les psychiatres, rapporte le Dr Kay Redfield Jamison, ont relevé de dix à trente fois plus de dépressions parmi les artistes que parmi la population moyenne. On a donc cherché, comme c'est rituel, un "gène de la manie dépressive", on a cru l'avoir trouvé, mais c'était une vue simpliste, une conclusion trop hâtive !
D'un point de vue historique, il convient de se méfier des conclusions hâtives, car bien des artistes du passé souffrirent de maladies qu'à l'époque on ne pouvait soigner et qui affectèrent leurs humeurs ou leur philosophie : Schubert, comme G. de Nerval ou Géricault, mourut de syphilis, Beethoven était sourd, Chopin était tuberculeux, etc. Il est bien difficile d'être souriant et égal d'humeur quand on se sait condamné à une fin précoce ou à une infirmité grave à vie.
C'est là l'intérêt de l'épistémologie, car on s'avise qu'en ne considérant que les artistes et génies, on s'expose à des travers d'interprétation déjà bien connus des statisticiens prudents. Les généralités sur la mélancolie des artistes et la recherche du gène virtuel responsable méritent donc d'être abordés avec un peu plus de sérieux. (note)
Frédéric Nietzsche, parce qu'il fut célèbre, sa folie le fut aussi ! Mais alors que de fous anonymes... Un mystère plane encore sur sa maladie et les circonstances de sa mort. Est-ce la folie qui l'a emporté ? D'autres prétendent que ce serait la syphilis... Ou bien y-a-t-il aussi un peu de comédie chez ce sacré farceur qui se retranche dans le mutisme pendant 10 ans ? Dernièrement, des livres sur la question de la folie du philosophe Nietzsche ont fait l'objet d'études psychologiques et de recherches cliniques des symptômes de sa maladie.

Nietzsche maladeLA MALADIE, CRITÈRE DES VALEURS CHEZ NIETZSCHE
Prémices d'une psychanalyse des affects, d'Ariane Bilheran, Ouverture Philosophique, Ed. L'harmattan, mai 2005
(112 pages - Prix éditeur : 11,5 € / 75 FF)

Ariane Biheran présente ainsi son étude sur sa maladie psychologique :

« Nietzsche n'a cessé d'établir des diagnostics : diagnostics d'individus et de civilisations jugés sains ou malades. Se pose alors la question de la définition de la maladie dans son œuvre. Si l'une des ambitions nietzschéennes réside dans la “transvaluation de toutes les valeurs", quel rôle la notion de maladie joue-t-elle au sein de cet impératif ? En quoi certaines valeurs sont-elles malades et affectent-elles les individus ou civilisations qui les érigent et revendiquent ? Par cette étude, l'auteur entend promouvoir le dialogue entre philosophie et psychanalyse.»

II. Nietzsche et la mélancolie

Tel est le titre de la thèse de Philippe Cadiou écrite en réponse au livre de Jacques ROGER, Le Syndrome de Nietzsche.

Dans ce livre, Jacques Roger relit la vie et les concepts de Nietzsche (sans pour autant dénigrer ses avancées philosophiques) à la lumière d'une nouvelle théorie sur la maladie de Nietzsche : ni comédie, ni syphilis, mais maniaco-dépression dont le philosophe souffrait depuis l'adolescence (liée à une impossibilité de remplacer un père mort trop tôt). Est-ce un parti-pris qui ne tient pas assez compte de l'empire de la syphilis qui est encore mal connue et mal traitée au XIXe siècle, bien avant la mise au point d'antibiotiques ?

Philippe Cadiou a emprunté à ce livre toute la première partie de ses recherches et fait une étude rigoureuse de la sémiologie clinique des symptômes de sa maladie. Il conclut que l’effondrement de 1889 – qui aboutit à la mort intellectuelle du philosophe – est l’aboutissement d’une psychose maniaco-dépressive qui remonte aux sources de l’adolescence et qui a accompagné toute sa vie l’œuvre et la pensée de Nietzsche. Jusqu’alors le diagnostic de syphilis cérébrale permettait de considérer que la « folie » n’avait jamais « contaminé » son œuvre jusqu’au fameux épisode de Turin où le philosophe se pend au cou d’un cheval battu et se retire définitivement dans le monde opaque du mutisme. Cette fois, l’hypothèse de la Syphilis est presque définitivement invalidée, sinon sérieusement ébranlée. (Nietzsche et la mélancolie, Ed. Odile Jacob, 22€ Amazon).
Nietzsche était-il un mélancolique dépressif ?
Nietzsche en proie à la folie ? Il semblerait que le livre "définitif" sur le sujet soit :
L'effondrement de Nietzsche (Poche), de Podach

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Note
Ce genre de recherches connaît un grand retentisement et deux livres parus aux Etats-Unis en témoignent : Touched With Fire : Manic Depressive Illness and Artistic Temperament, du Dr Jamison, déjà citée, et The Price of Greatness, du Dr Ludwig. Mais ils nous laissent sceptiques. Si l'on reprend les taux cités par Ludwig, on se demandera pourquoi l'on trouve si peu d'alcooliques, 3 %, donc parmi les physiciens. Manqueraient-ils donc de génie ? Il s'en faut. Ne serait-ce pas plutôt parce qu'ils sont mariés et sont donc bien moins exposés aux intermittences du coeur et à l'intempérance que les artistes ?
Et ces derniers ? Existe-t-il donc un gène du comédien, du poète et du peintre ? Ou n'est-ce pas plutôt que leur sensibilité aigüe, fibre essentielle de leur métier les rend plus vulnérables que les fonctionnaires aux cahots de l'humeur ? Si l'on trouve tant de dépressions chez eux, ne serait-ce pas parce que leur gagne-pain dépend de leur talent, qui est chose variable, et de leur succès ? Un peintre qui ne vend rien, comme Van Gogh, n'est guère disposé à prendre la vie du bon côté.
Puis il faut se demander si, après tout, les génies se recrutant comme le reste dans le civil, ils ne seraient pas exposés aux mêmes maladies. Car enfin, les quelque 100 000 malades mentaux dénombrés chaque année en hospitalisation complète et les quelque 25 millions de journées d'hospitalisation annuelles pour maladie mentale ne sont peut-être pas le fait exclusif des génies ou des sensibilités exacerbées. Et les quelque 10 000 suicides annuels (environ un par heure, sans compter les tentatives) ne sont pas non plus, qu'on sache, le fait exclusif d'artistes ni de génies. (Sciences & Vie N° 916)