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SECONDE CONSIDÉRATION INTEMPESTIVE

Nietzsche remarque, comme Freud, que la religion chrétienne n'a pas fait tellement évoluer les gens au point de vue moral, car l'égoïsme a toujours régné. D'ailleurs, que peut-on en attendre ?

« Une religion qui de toutes les heures de la vie humaine considère la dernière comme la plus importante, qui prédit une fin générale de l'existence terrestre et condamne tous les être vivants à vivre au cinquième acte de la tragédie, une telle religion émeut certainement mais elle est pleine d'inimitié contre tout essai de plantation nouvelle, contre toute tentative audacieuse, contre toute libre aspiration, et elle répugne à tout vol dans l'inconnu parce qu'elle n'y trouve pas à espérer et à aimer. » (§ 8)

Contestant le «sens historique» dont l'enseignement de type hegelien prétend donner à l'histoire, Nietzsche, qui a toujours distingué la masse de l'élite, pose la question de la valeur et de la grandeur :

« Si c'est la masse qui devrait de son propre sein engendrer ce qui est grand, l'ordre devrait-il naître du chaos ?  On finit par entonner l'hymne à la louange de la masse qui engendre ce chaos et l'on appelle «grand» tout ce qui pendant un certain temps a remué la masse, tout ce qui a été une «puissance historique», comme on dit.  Mais n'est-ce pas là confondre volontairement la quantité avec la qualité ? Pourquoi donc l'inenteur ou le fondateur du christianisme serait-il considéré comme un grand homme seulement parce que l'idée a été répandue dans la masse et que, défendue avec ferveur, elle a duré durant des siècles ? Ce qu'il y a de plus noble et de plus sublime n'agit pas du tout sur les masses. »

« Le succès historique du christianisme, sa puissance, son endurance, sa durée historique, tout cela ne démontre heureusement rien, pour ce qu'il y a de la grandeur de son fondateur et serait, en somme, plutôt fait pour être invoqué contre lui. Entre lui et ce succès historique, se trouve une couche de puissance obscure et très terrestre, d'erreurs, de soif de passions et d'honneurs, se trouvent les forces de l'empire romain, qui continuent leur action, une couche qui a procuré au christianisme son goût de la terre, son reliquat terrestre. Ces forces qui rendirent le christianisme puissant sur cette terre lui donnèrent en quelque sorte sa stabilité. La grandeur ne doit pas dépendre du succès et Démosthène a de la grandeur bien qu'il n'eût point de succès.

« Les adhérents les plus purs et les plus véridiques du christianisme ont toujours mis en doute son succès temporel, ce que l'on a appelé sa «puissance historique» ; ils ont plutôt entravé ce succès qu'ils ne l'ont accéléré. Car ils avaient coutume de se placer en dehors du «monde», ne s'occupant point du «processus des idées chrétiennes», c'est pourquoi Ia plupart du temps, ils sont demeurés dans l'histoire parfaitement inconnus. Pour m'exprimer au point de vue chrétien, je dirai que le diable gouverne le monde et qu'il est le maître du succès et du progrès. Dans toutes les puissances historiques, il est la véritable puissance, et, en somme, il en sera toujours ainsi, bien qu'il soit désagréable de se l'entendre dire, pour une époque habituée à diviniser le succès et la puissance historique. Car notre époque s'est précisément exercée à appeler les choses d'un nouveau nom et à débaptiser le diable lui-même. Nous nous trouvons certainnement à l'heure d'un grand danger: les hommes semblent prêts à découvrir que l'égoïsme des individus, des groupes et des masses a été de tous temps, le levier des mouvements historiques. Mais, en même termps il n'est nullement inquiété par cette découverte et l'on décrète que l'égoïsme doit être notre dieu. Avec cette foi nouvelle, on s'apprête, sans dissimuler ses intentions, à édifier l'histoire future sur l'égoïsme, on exige seulement que ce soit un égoïsme sage, un égoïse qui s'impose quelques restrictions pour jeter des bases solides, un égoïsme qui étudie l'histoire précisément pour apprendre à connaître l'égoïsme peu sage. Cette étude a permis d'apprendre qu'à l'État incombe une mission toute particulière dans ce système universel de l'égoïsme qui est à fonder. L'État doit devenir le patron de tous les égoïsmes sages, pour protéger ceux-ci, par sa puissance militaire et policière, contre les excès de l'égoïsme peu sage. C'est pour réaliser ce même but que l'histoire a été introduite soigneusement dans les couches populaires et dans les masses ouvrières, lesquelles sont considérées dangereuses, car l'on sait qu'un petit grain de culture historique est capable de briser les instincts et les appétits obscurs, ou de les amener dans les voies de l'égoïsme affiné.» (§ 9)

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